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Le voyage fantasmé

De confinement en reconfinement, cela va faire un an que je n’ai pas quitté la France. Le dernier « voyage » en date fut un long week-end à Londres. Depuis mon plus jeune âge, je ne crois pas avoir passé une année sans un séjour à l’étranger. Avec mes parents d’abord, pour qui le mot « vacances » rimait avec « ailleurs ». J’ai fait mienne cette conception, considérant que seul le dépaysement, l’usage d’une autre langue, l’expérimentation d’autres coutumes ou d’autres climats… n’avait d’intérêt. De fait, je garde des souvenirs incroyables de nos séjours en Egypte, en Israël, au Canada et dans de nombreux pays européens. 

Après mon bac, j’ai passé six mois aux États-Unis dans une famille américaine du Michigan, découvrant ce que l’altérité voulait dire. Moi la parisienne, athée, indépendante, fille unique…, j’ai expérimenté la vie à la campagne, un climat rude, la famille nombreuse et une existence rythmée par les prières du soir et les messes du dimanche. Cela n’a rien changé à mon absence de foi, mais mes échanges avec Ruth, la maman, sur la religion, et sa bonté profonde, ont changé ma vision (un peu simpliste, je l’admets) des croyants. 

Vers l’âge de 20 ans, je me suis liée d’amitié avec des personnes avides de voyages comme moi. J’ai alors commencé les trips en sac à dos, en Europe d’abord, puis en Amérique centrale (Mexique, Guatemala, Cuba) et en Asie (Chine, Vietnam, Inde, Cambodge…). Des voyages qui ont contribué à forger mon identité. Je me remémore parfois l’émotion ressentie dans un bus au Vietnam face à la beauté d’un paysage, ma fascination pour l’hindouisme lors de mes deux voyages dans le sous-continent tout comme la puissance de ma rencontre avec un baba (ou sâdhu) dans un square de Pondichéry. Lui qui n’avait rien semblait si heureux et moi qui me protégeait sans en avoir conscience du choc que représente la découverte de l’Inde, le pays le plus dépaysant que j’ai été amenée à visiter. Le baba m’a ouvert les yeux ce jour-là et j’ai pu profiter un peu plus de mon séjour. Bien sûr, il y eut des voyages plus plaisants que d’autres : le mois passé en Chine fut, ainsi, une épreuve, même si certains paysages ou monuments sont d’une incroyable beauté. Celui passé en Russie et en Ukraine ne fut pas simple non plus. Intéressant, cependant, d’expérimenter le racisme quand on est, comme moi, une occidentale de couleur blanche. 

Et puis, il y eut aussi le choix d’un métier, journaliste, qui m’a permis là encore de parcourir la planète. À 30 ans, j’ai ainsi découvert l’Afrique noire lors d’un séjour au Mali dont j’ai bénéficié dans le cadre de mes fonctions de rédactrice en chef du site Place Publique. J’ai adoré Bamako, son ambiance, ses habitants et l’humour dont les Maliens peuvent faire preuve. Je suis retournée plusieurs fois en Afrique par la suite pour le travail – notamment au Burkina Faso où j’ai rencontré des femmes incroyables – ou les loisirs, m’offrant même un safari en Tanzanie, l’un des plus beaux souvenirs de ma vie. En écrivant ces lignes, je me remémore ma première sortie et mes larmes coulant à la vue de zèbres et de buffles en liberté.

Pas très loin dans mon hit parade, il y eut également mes deux participations au Forum social mondial de Porte Alegre au Brésil où la planète s’était donnée rendez-vous pour « changer le monde ». Ce n’est pas un scoop de révéler que nous n’y sommes pas parvenus. Mais quelle opportunité inestimable de pouvoir échanger avec des femmes massaïs, des syndicalistes sri lankais ou des paysans sans terre brésiliens…

Loin du tourisme de masse, j’ai eu la chance également de compter parmi mes amis des personnes installées à l’étranger ou originaires de certains des pays visités. Je pense ici à un magnifique séjour au Chili ou à mes voyages répétés en Thaïlande, au Québec, à New-York ou en Israël. 

Bref, le voyage fait partie intégrante de ma vie et il me manque. Ressentir à nouveau ces émotions si riches et si intenses me fait du bien. Un inventaire à la Prévert qui me permet de redonner vie à des souvenirs enfouis : des photos défilent dans ma tête, de la terre rouge de Cuba aux rizières d’un vert si clinquant du Vietnam, des plages de Phuket à celles de Playa del Carmen, des temples de Petra à ceux d’Angkor, des rives du fleuve Niger à celles du Gange. 

Difficile, voire impossible, aujourd’hui de voyager en raison de la pandémie. Mais le sujet n’est pas seulement sanitaire. Il n’y a pas si longtemps, quand je prenais un billet d’avion, je ne m’interrogeais jamais sur l’impact pour la planète. Et nous payons aujourd’hui le prix de ces années d’insouciance. Dans le même temps, je continue de penser que le voyage, réalisé dans certaines conditions, est irremplaçable pour élargir ses horizons, accepter l’altérité, relativiser ses problématiques, s’ouvrir à d’autres cultures, visions de la vie… 

En 2021, si nous pouvons à nouveau voyager, j’ai déjà programmé deux week-ends dans des pays d’Europe. Et je fantasme toujours sur le Grand Canyon, le Machu Picchu, les cerisiers en fleur du Japon ou l’Okavango. Alors, quel compromis ferais-je avec moi-même entre mon envie toujours si vivace d’ailleurs et ma responsabilité d’être humain de contribuer à rendre cette planète plus viable ? Je n’ai pas encore répondu à cette question de façon très concrète. La réponse est peut-être dans ce que je m’autoriserai, dans ce que je compenserai, dans ce que je m’interdirai… La France est, de fait, un très beau pays !